dimanche 16 janvier 2011

Pérec, la vie mode d'emploi


"Au départ, l'art du puzzle semble un art bref, un art mince..."

Cela commence comme ça. Ça semble simple, facile. Le ton de l'auteur sûr de lui, sûr de sa force et de sa maîtrise. Attention, cela commence.
Une amplitude magnétique qui vous effraie d'abord, vous transit. Il y a quelque chose de Marcel Proust dans la précision technique, la virtuosité magique de ces mots que l'auteur enfile, encore, encore. Tout doucement, le temps qui prend son temps.

La vie mode d'emploi, c'est une histoire d'histoires, c'est un roman mosaïque, une cathédrale d'existences livrée toute entière à la vue vorace d'un lecteur voyeur.
Un immeuble du 17e arrondissement. Et tous ses habitants. TOUS. Un enchevêtrement inextricable de vies, de frétillements, de faits, d'anecdotes. Rien n'est épargné, la visite est exhaustive, totale, enivrante. Tous les locataires, tous les propriétaires, tous les gens de passages se livrent sous la précision délirante d'un auteur qu'on aura jamais vu si omniscient. Et le temps valse sous les mots, on est brinqueballé, transporté. Des digressions embrassent des ellipses. L'ivresse!

L'auteur de tirer patiemment chaque fil, expliquer chaque histoire, décortiquer chaque existence; des objets qui la molletonnent aux carrefours qui la tiraillent, on vous livre une cathédrale, nue, et transparente!
Dans un vertige incroyable, on saute d'une vie à l'autre, d'une histoire dans une histoire dans une histoire dans une histoire. On ne sait plus trop où l'on va tant il y a à voir, à savoir, à découvrir. C'est un grand bazar de folies guidé par le fil d'une composition magique.

Laissons à la préface l'occasion de vous donner le ton. "L'incroyable richesse qui, d'emblée, s'offre sous le signe de la prolifération par l'insolite pluriel [...]. Ce qui fascine c'est l'espace des quatre-vingt-dix-neuf chapitres, le foisonnement des êtres et la profusion des objets : pas moins de mille quatre cent soixante-sept personnages pour les cent sept histoires répertoriées!
[...]il appartient à chaque lecteur d'investir cet espace, de se l'approprier, de l'apprivoiser, de le rendre, très précisément, habitable. A qui aura accepté de jouer ce jeu, dans la jubilation, le plaisir, l'émotion et la complicité[...]"

C'est un roman de patience, pour des gens non pressés, curieux de tout, de tous les détails de la vie qui semblent si anodins, et sont si importants.
Un auteur virtuose nous laisse hébété face à l'ampleur magistrale de son organisation totale, face à la singularité de ses histoires, de ses énigmes, hébété face à la méticulosité de ses reconstructions, face à l'érudition simple et tendre de ses puzzles d'anecdotes dont la moirure narrative délivre une poésie qui émerveille et brille, comme un conte.

On se balade avec la légèreté d'un flâneur printanier, curieux des autres, de la vie. Et l'on sourit. On a vécu mille vies dans une valse à mille temps.

samedi 8 janvier 2011

Somewhere, déceptions lumineuses

Somewhere était attendu. Peut-être un peu trop.
On espérait de Sofia Coppola une œuvre (enfin) à la hauteur de Lost In Translation.
On attendait, impatient de retrouver ce mélange piquant de lumière et de
beauté. On espérait une pièce mélancolique et somptueuse, une belle histoire, un très beau film. Somewhere était attendu. Peut-être un peu trop.

Somewhere, c'est un bout d'existence recluse, close, déliquescente. Nous suivons Johnny, pris dans l'étau de la solitude, tiraillé par le vide, l'ennui, par quelque chose qui tient du néant. Superstar sans grand génie, pauvre personnage isolé dans son lucre, son luxe et son oisiveté, Johnny se noie dans son univers show off & show biz, boobs & booze, creux et vide, et vide et vain.

Sans adhérer, loin de là, on comprend. On connaît Sofia, alors on comprend ; on suit cette méticuleuse composition transversale, ce tricotage précis, ce thème à épuiser. On comprend oui, mais voilà, il y a quand même devant nous, un film, en soi.


Un film sur la solitude, le spleen, le basculement. Certes.
Malheureusement... c'est un film moins bon que tous les autres, avec un personnage plus creux que tous les autres. Moins intéressant, sans écho, sans grand intérêt, on n'entre jamais vraiment, on y croit jamais, Somewhere n'apporte pas grand chose à l'oeuvre de Sofia, on dirait même qu'elle ôte.

Mécanisme classique. On est déçu, on se souvient : l'écrasement intime et terrifiant des grâces virginales,
le souffle retenu, court, et soupirant de Charlotte, de Bob; âmes en transit, en apesanteur. Même Marie-Antoinette quand on y pense - pour peu que l'on accepte, avec gentillesse, de faire abstraction du délire historique.

On nous l'a survendu le
Somewhere, on nous a bassiné sur le rôle des objectifs doux du Papa utilisés à la pseudo sauce indé par la fille, et avec bien moins de talent que lorsqu'elle prend les siens.
On nous a clamé "la B.O! la B.O"! Oui, on sait avec quel bonheur la charmante Américaine a - jadis - su poser sur ses images les balades enivrantes des Phoenix, Air et autres magiciens du son. Oui mais quelle arnaque! trois mesures au début, un demi refrain au milieu, et le reste fichu au générique. Dans un film si silencieux, l'argument de la B.O est d'une mesquinerie sans nom.
Et doit-on parler du Lion de Venise? Tarentino lui-aussi mériterait d'être alpagué.
Quand on sait tous ces films incroyables qui, dehors, crient sans se faire entendre...

Heureusement, quelque chose estompera notre déception. La lumière, les éclats magiques de certains plans, remplacés par l'atmosphère tamisée, granuleuse, un peu étouffante. Comme une évolution.
Un troc de la musique pour le silence ; pas vraiment prenant, mais qui, rendons lui hommage, a l'avantage de savoir être plus évocateur que mille bavardages de scénaristes.
Et l'écriture, quant à elle, non pas magistrale, mais sobre, avec quelques trouvailles.
On regrette tellement Lost in Translation...

Somewhere, c'est une déception mélancolique, on a perdu l'histoire, l'écriture, et la lumière.
On ressort ni très heureux, ni très amer, avec quand même l'idée en tête que certaines histoires ne sont pas très intéressantes, et que certains réalisateurs, même ceux que l'on estime le plus, devraient parfois savoir s'abstenir.