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dimanche 13 novembre 2011

Dans les forêts de Sibérie

Dans les forêts de Sibérie

C'est le genre de livre qu'on vous offre. Celui qui pavane aguicheur sur un étal, à portée de main, racoleur avec son joli cordon rouge, et l'adage de l'authenticité qui trône - à des fins commerciales - "connais toi toi même". Allons bon.

C'est le genre de livre à la fois fascinant, et agaçant. Fascinant par son sujet. Agaçant par sa composition, par son auteur, par ce style qui oscille de la simplicité ennuyeuse à l'envolée grandiloquente et ampoulée. Mais qui saurait rester insensible devant le courage de celui qui s'évade du monde pour retrouver le temps.

Dans les forêts de Sibérie, c'est le journal d'un homme qui s'est fait la promesse de reprendre la mesure de chaque seconde, et de ressentir chaque pulsation de sa vie, loin de tout, loin des hommes, des villes, du confort, au cœur des taïgas glacées qui jouxtent le Baïkal.


Six mois d'oubli à des milliers de kilomètres de chez soi. Pas loin de deux cents jours passés dans le silence, les livres, les tempêtes, la méditation, et - c'est vrai - les litres de vodka engloutis avec la facilité de l'enfant qui tète.
Fascinante décision que celle de l'homme "moderne" qui se rêvait anachorète, et le devient.
Agaçante cette vie, pour l'homme d'ici, dans son canapé, sa rame de métro, qui croit peut être lire London, et se retrouve devant un placebo de Thoreau. Car la valeur de ce livre ne nous parvient que dans les dernières pages, quand l'on sent soudain venir la fin, et que l'on comprend. Seulement maintenant.

Auparavant, ce ne sont que de longues descriptions méditatives de couleurs dansantes sur la neige qui susurre, de vents qui dévorent, de soleils qui dévalent, de montagnes qui enserrent et du lac qui fascine. Les lectures sont là, aussi enivrantes que les litres d'éthanol. Et dans le mordant blizard, ou la chaleur de la cabane défilent Sade, Hegel, Whitman, Chateaubriand, Jünger, Defoe, Déon et mille autres charmeurs de temps avec qui l'on blablate.

Entre la pensée taillée d'aphorismes gonflés par l'ivresse, parfois chiants comme la mort, et les développements du misanthrope bien-penseur donneur de leçons (mais qui - dans le fond - n'a pas si tort), de véritables pépites de bonheur, des capsules de rêves qui saisissent l'instant et vous laissent envieur, secoué.


On suit les jours identiques, et les mots qui défilent. Quelques visites de loubards des forêts, gardiens d'un autre temps, au cœur grand comme la Sibérie, aux manières taillées par les frimas. Des escapades. Des nuits qui recouvent. Encore du temps, toujours du temps. Précieux. Incommensurable.
Car s'il y a bien du bonheur dans ce livre, c'est à ce moment précis où l'on a dépassé l'agacement et que l'on embrasse avec allégresse chacun des instants passés dans ces forêts, ceux qui nous montrent la voie patiente, celle qui découpe dans le temps des éclats de paix, de félicité.



mardi 17 mai 2011

Le Cercle Littéraire des Amateurs d' Epluchures de Patates, comme un bonbon


Il faut sincèrement se méfier des succès autoproclamés et trop unanimement salués. Firmin en fut un triste exemple.
Retenons que les packagings littéraires fleurent souvent plus l'arnaque que ceux des linéaires de supermarché.

Fort heureusement, le roman épistolaire de Mary Ann Schaffer et Annie Barrows n'est pas de ceux-là.

Même si la traduction du titre laisse à désirer, l'oeuvre est avouons-le tout aussi "délicieuse" qu'Anna Gavalda l'avait gracieusement proclamé sur la quatrième de couverture. Tâchons de vous en convaincre.


Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, une jeune femme, Juliet, reprend sa vie d'écrivain. Après avoir tenté d'égayer les coeurs lors du Blitz par une chronique sarcastique dans un newspapper londonien, Juliet entre par hasard en contacts avec un groupe d'habitants excentriques de la petite île Anglo-Normande de Guernesey. Et plus que de simples destinataires, ces insulaires hétéroclites deviendront de vrais amis, une véritable famille.

Le roman, sans vanité, sans grandiloquence et fort d'une simplicité juste et touchante, réussit le pari de lier les intentions du roman populaire à une forme aujourd'hui originale, l'épistolaire ; le tout, alliant une ambition - l'envie de parler et d'évoquer la littérature, petite et grande, avec le bonheur des mots simples et des points de vues, des sensibilités les plus variés -, et cela, sans jamais oublier combien la guerre, au creux des vies, a bouleversé, détruit, fauché, et déformé les trajectoires des existences.

Et sans vague aucune, le roman y arrive. On passe avec bonheur, plaisir et émotion d'une lettre sarcastique sur les cancans d'insulaires aux délicieuses réflexions littéraires d'un éleveur de cochons, d'un majordome ivrogne ou d'une apprentie sorcière au perroquet, sur les oeuvres des soeurs Brontë, Wild, Austen, ou Sénéque. Et, simplement, et souvent avec beaucoup d'humour.
Mais il y a aussi la guerre, les brimades, les privations, les camps, les histoires poignantes d'une époque vouée à bouleverser. Et comme la vie s'est écoulée, le temps avance, le récit nous pousse. Vaille que vaille.

Délicieusement nous passons de l'étreinte touchante au rire. De l'anecdote au mot brillant, drôle, précieux, à l'excitation d'une narration tenue - parfois convenue -, on déguste ce roman léger comme un bonbon acidulé à garder un peu plus longtemps en bouche.

Simple et léger, sans sacrifier à l'envie de toucher et de lever le voile sur les choses du passé, notre Cercle Littéraire se savoure, sur une plage, à une terrasse, derrière des lunettes de soleil ou agrippé à sa citronnade. On déguste. Oui, on savoure.


dimanche 20 février 2011

Cyrano, requiem de l'esprit français

C'est le livre d'un héros, d'un poète, d'un bretteur, oui le plus fameux.
Une langue bien léchée, un grand cœur lyrique, un regard espiègle, ah! et ce jeu!

Cyrano, le panache érigé en actes et jusque dans les mots.
Cyrano, le grand nez - quelle tirade ! -, l'agile fleuret, la formule piquante, le Verbe pointu, haut, fort, brillant et coloré.
Cyrano, l'amoureux discret, l'adjuvant secret des amours, le généreux justicier, Cyrano. Il condense dans son pourpoint et sous son feutre toute la grandeur - etModifier la décadence - de l'esprit français, sublime et dévoué, fraternel, noble et magnanime, drôle, tendre, irradiant le monde avec la force certaine qu'ont tous les grands archétypes littéraires.

Mais Cyrano, c'est aussi le livre d'un autre temps, celui d'un siècle de Romantiques qui s'éteint, celui d'une France dont la grandeur s'étiole, silencieusement. Ecrit en 1897, le prestige essoufflé, Cyrano est a posteriori l'un des derniers grands requiems à la gloire de l'esprit français.

Et on l'aime cet esprit de naguère !

Celui qui enfile avec boulimie les rimes et les enjambements, celui qui cavale avec alacrité d'une tirade croustillante au bon mot impertinent. Paf! L'estocade! Il va et court, et fend, pourfend, triomphe de la fatuité, de la fourberie, de la débilité ! Une botte, un mot, encore quelques vers et voici la victoire! Combien de duels, de coups et d'estocades enivrent la scène, enflamment le parterre! De la comédie au tragique, de l'hilarité jusqu'aux larmes, c'est le mouvement cathartique d'une âme qui cherche - le temps de quelques actes - son lustre d'antan, sa moelle substantifique, ce qui la rendait belle et magnétique, jalousement enviée, prodigieusement respectée.


"Mais que diable allait-il faire, Mais que
Diable allait-il faire,
Mais que diable allait-il faire en cette galère?...
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Grand risposteur du tac au tac,
Amant aussi - pas pour son bien! -
Ci-gît Hercule Savinien
De Cyrano de Bergerac
Qui fut tout, et qui ne fut rien."

Et quand l'on murmure l'épitaphe, l'on repense avec raison, à cet esprit français qui se délite, en témoignent l'affiche, le film, le clip terriblement désespérés d'une marque qui cherche à réincarner l'acte et le pourpoint d'une équipe, non de Gascons, non, mais de garçons, arrogants, vides et sans clairon, et sans esprit, et sans raison.
On louera l'initiative de l'ultime récupération : masquer sous la tirade sublime les actes vaniteux. En avait-elle le droit? A vous de dire... La tirade est belle, en tout cas.




Requiem à toi l'esprit français, gardons de ta grandeur la botte, le nez, le jeu de Cyrano, délectons-nous des passes, des mots, et Adieu!


"Que dites-vous?... C'est inutile?... Je le sais!
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès!
Non! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!
-Qu'est-ce que tous ceux-là? - Vous êtes mille?
Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis!
Le Mensonge? (il frappe de son épée le vide)
Tiens, tiens! - Ha ! ha! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés!... (il frappe) Que je pactise?
Jamais, jamais ! - Ah te voilà, toi, la Sottise!
- Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ;
N'importe : je me bats! je me bats! je me bats!
(Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant.)
Oui vous m'arrachez tout, le laurier, et la rose!
Arrachez! Il y a malgré tout quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous,
(Il s'élance l'épée haute)
et c'est...
(L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, il tombe)
Mon panache."

dimanche 16 janvier 2011

Pérec, la vie mode d'emploi


"Au départ, l'art du puzzle semble un art bref, un art mince..."

Cela commence comme ça. Ça semble simple, facile. Le ton de l'auteur sûr de lui, sûr de sa force et de sa maîtrise. Attention, cela commence.
Une amplitude magnétique qui vous effraie d'abord, vous transit. Il y a quelque chose de Marcel Proust dans la précision technique, la virtuosité magique de ces mots que l'auteur enfile, encore, encore. Tout doucement, le temps qui prend son temps.

La vie mode d'emploi, c'est une histoire d'histoires, c'est un roman mosaïque, une cathédrale d'existences livrée toute entière à la vue vorace d'un lecteur voyeur.
Un immeuble du 17e arrondissement. Et tous ses habitants. TOUS. Un enchevêtrement inextricable de vies, de frétillements, de faits, d'anecdotes. Rien n'est épargné, la visite est exhaustive, totale, enivrante. Tous les locataires, tous les propriétaires, tous les gens de passages se livrent sous la précision délirante d'un auteur qu'on aura jamais vu si omniscient. Et le temps valse sous les mots, on est brinqueballé, transporté. Des digressions embrassent des ellipses. L'ivresse!

L'auteur de tirer patiemment chaque fil, expliquer chaque histoire, décortiquer chaque existence; des objets qui la molletonnent aux carrefours qui la tiraillent, on vous livre une cathédrale, nue, et transparente!
Dans un vertige incroyable, on saute d'une vie à l'autre, d'une histoire dans une histoire dans une histoire dans une histoire. On ne sait plus trop où l'on va tant il y a à voir, à savoir, à découvrir. C'est un grand bazar de folies guidé par le fil d'une composition magique.

Laissons à la préface l'occasion de vous donner le ton. "L'incroyable richesse qui, d'emblée, s'offre sous le signe de la prolifération par l'insolite pluriel [...]. Ce qui fascine c'est l'espace des quatre-vingt-dix-neuf chapitres, le foisonnement des êtres et la profusion des objets : pas moins de mille quatre cent soixante-sept personnages pour les cent sept histoires répertoriées!
[...]il appartient à chaque lecteur d'investir cet espace, de se l'approprier, de l'apprivoiser, de le rendre, très précisément, habitable. A qui aura accepté de jouer ce jeu, dans la jubilation, le plaisir, l'émotion et la complicité[...]"

C'est un roman de patience, pour des gens non pressés, curieux de tout, de tous les détails de la vie qui semblent si anodins, et sont si importants.
Un auteur virtuose nous laisse hébété face à l'ampleur magistrale de son organisation totale, face à la singularité de ses histoires, de ses énigmes, hébété face à la méticulosité de ses reconstructions, face à l'érudition simple et tendre de ses puzzles d'anecdotes dont la moirure narrative délivre une poésie qui émerveille et brille, comme un conte.

On se balade avec la légèreté d'un flâneur printanier, curieux des autres, de la vie. Et l'on sourit. On a vécu mille vies dans une valse à mille temps.

vendredi 24 septembre 2010

Firmin, arnaque mercatique pour déception littéraire

Lorsque Firmin est sorti, c'était en 2009, les 4 par 3 du métro lançaient cette promesse alléchante et insolente "Si lire est ton plaisir et ton destin, ce livre a été écrit pour toi". C'était signé de l'écrivain italien Alessandro Baricco, un illustre inconnu pour beaucoup de gens, mais dont la phrase avait su illuminer les yeux gourmands des dévoreurs de livres. Tout le monde ou presque a parlé de ce livre : émission, articles, partout partout s'affichait le petit rat à bonne bouille et à l'œil hagard.

Oui mais voilà, après l'émulation visuelle, les papilles excitées, les neurones en ébullition, le soufflet est retombé car une fois lue (mais pas dévorée), "l'autobiographie d'un grignoteur de livres" nous laisse largement sur notre faim, déçu, désappointé et ne sachant balancer entre l'amertume de "s'être fait ratisser" (pour ne pas dire pigeonner, Firminisons-nous), et l'agaçement d'un roman qui, par autosuffisance, illusion ou égarement, n'est pas allé aux bouts de son potentiel et de ses promesses.

Premier roman de Sam Savage, homme respectable, au CV et à la tête bien garnis, Firmin nous conte l'histoire d'un rat échoué dans le Boston déclinant des 60's. Petit être né parmi les Grands des rayonnages d'une librairie, il arpente, découvre et s'imagine, mélangeant rêve et réalité, histoires romanesques et quotidien fantasmé.
Etant donné ma réticience à me mettre en avant, il avait carte blanche quant à ma personnalité. Je pouvais être ce qu'il voulait, et j'ai vite compris que, quand il me regardait, il voyait surtout un mignon petit animal un peu idiot et clownesque, quelque chose approchant d'un très petit chien avec les dents en avant. Il n'avait pas la moindre idée de qui j'étais vraiment, de mon scandaleux cynisme, de mes penchant (bien que modérés) pour le vice, de mon génie emprunt de mélancolie ou du fait que j'avais lu plus de livres que lui. [...] Ai-je entendu un gloussement? Vous pensez peut-être que vous m'avez démasqué n'est-ce pas?

Si tu le dis Firmin.
Tout commence pourtant de la façon la plus séduisante et la plus originale qui soit ; les idées de Sam Firmin sont agréables et aiguisées ; les retournements, les projections, sensibles et ravissantes.
Oui mais voilà, rien ne va ni n'avance. On erre dans les pages et dans les chapitres comme comme un rat en peine, perdu dans des égouts littéraires et culturels.
Savage y convoque les grands livres, les classiques de la littérature, mais aussi tout le panthéon des auteurs, des acteurs, des standards musicaux américains, chanteurs et danseurs de comédies musicales ; les clins d'œil jetés à foison jonchent la pensée bavarde de Firmin, petit rat de rien. Car oui, le rat s'avère bien trop bavard. Unique énonciateur du livre, il déblatère et pérore laconiquement.

Si le style, précis, net parfois lumineux, ne participe en rien à cette berezina, il est dommage qu'un animal si sympathique finisse par agacer, non pas pour ce qu'il est, ce qu'il fait ou ce qu'il pense, mais parce qu'on l'a ignominieusement conduit des pièges narratifs et des apories verbales. Perdue dans les longueurs, trop étriquée dans ce roman presque sans personnage, sans paroles tierses et sans dialogue, la voix de Firmin tourne à l'infini, et l'on se lasse. L'impatience des grandes lignes serrées sans action, sans évènement, sans rien, nous plonge dans la pensée mélancolique de ce rat. Les effets sur la réception sont pour le coup réussis. A force de chercher à projeter le lecteur dans le monde onirique et mélancolique de Firmin, on finit par s'y ennuyer ferme.

Mais si l'on juge si sévèrement Firmin, ce n'est pas parce qu'il trône parmi les mauvais livres, loin de là, c'est surtout parce qu'il aurait pu aisément trouver sa place parmi les plus beaux, parmi les favoris de notre bibliothèque.
Firmin, c'est le rat sympathique qui nous aura un peu joué un mauvais tour. Il aurait pu y avoir un belle histoire de mots, un attachement particulier, mais comme dans toute relation, il s'avère que, parfois, cela capote. Firmin aura néanmoins eu le mérite de figurer et de matérialiser l'ennui et la mélancolie, à l'image du sublime livre de l'attente qu'est le Balcon en forêt de Julien Gracq (... que Firmin a sûrement trop lu). Peut-être est-on alors en droit d'accorder à notre petit rat tout notre pardon d'exigeant lecteur.

vendredi 27 août 2010

Chagrin d'école pour rentrée de classe


Ça y est, une nouvelle vie vient de commencer pour beaucoup de petits, de moyens et de grands. A l'aune de l'enfance, de l'adolescence, tout commence à la rentrée, tout se termine à la fin des vacances. Mais ça y est, septembre a sonné, c'est le début, la reverdie.

On a préparé son cartable, son sac à dos - à la hâte ou en avance. Tout dépend de l'ennui déployé pendant les vacances, de l'envie de revoir les copains, de la peur d'y retourner. Tout dépend de l'élève.

Les crayons sont taillés, les stylos au garde à vous, prêts à faire jaillir l'encre fixatrice dans une éructation de capuchons et de bouchons. Le savoir n'a qu'à bien se tenir. Des billes, des plumes, des premiers prix ou des rolls royce du "plein et délié", ils sont là, ou n'y sont pas, c'est selon l'élève. Le consciencieux, le pressé, le tête en l'air, le martyrisé de l'école, l'angoissé, le dilettante, l'abandonniste. Quels qu'ils soient ils seront là, forcés ou non, au tableau ou sur une feuille, à essayer de grandir, d'apprendre un peu plus, et de muer, tout doucement vers un âge où tout est différent.

A chacun ses crayons, à chacun son angoisse de la rentrée, à chacun ses chagrins d'école. Ne craignez rien, parents, écoliers, étudiants, on grandit toujours, malgré soi.

***

Alors voilà, quoi de mieux en ce début d'année (prenons le point de vue de ceux qui retournent sur les bancs trop durs de l'école), qu'un livre sur l'école, sur les élèves, sur cette période de vie où l'on doit s'empiffrer de savoir, de leçons, de livres, de cahiers et de classeurs. Parlons donc des chagrins d'école, de celui de Daniel Pennac.
Stop! Ce n'est pas un livre sur l'école, dira-t-il, c'est un livre sur le cancre. "Sur la douleurs de ne pas comprendre et ses effets collatéraux sur les parents et professeurs". C'est dit.



En un livre ou presque, voilà le cancre réhabilité, on le voit différemment, déshabillé de sa nullité. A bas le bonnet d'âne, à bas ces "je n'y arriverai pas", à bas ces "tu le fais exprès", sus au "je suis nul, j'aurai toujours zéro", au diable tous ces oripeaux qui pèsent comme une enclume. En un livre, et du haut de sa vie de professeur, riche de ses milliers d'élèves, Pennac décortique les rouages qui font que "ça bloque", que "ça ne s'imprime pas". Lui, l'enfant dysorthographique, l'amnésique de service a été sauvé. Aujourd'hui il écrit. Rien n'est donc jamais joué d'avance.

A travers le cancre, les angoisses de l'enfance, quelles qu'elles soient. Les peurs de cours, les chagrins d'amour, les tyrannies parentales ou professorales, les divorces. Par ce cancre, pauvre acteur-alibi et sujet d'analyse de ce livre, commencent les méandres de ces chapitres, denses et serrés, passant de autobiographie à l'essai. Des souvenirs de professeur, magnifiques, touchants, secouants, qui parlent de l'angoisse ou de l'indifférence de "devenir" lorsqu'on est enfant, de la responsabilité incroyable des professeurs face à ces petites bouilles, ces têtes en friche et dont il faut cultiver les sillons comme un jardin à faire fleurir. Il en va du reste de leur vie.

Doucement, on glisse, on parle technique. Pourquoi donc ces renoncements? Pourquoi ces abandons péremptoires et itératifs, résumés en quelques mots :"je n'y arriverai jamais", "je m'en moque"? Assaut grammatical, explication technique, on dissèque le y, on trucide le en. On découvre les maux cachés sous les mots, à pourrir la tête des petits, des moyens ou des plus grands. La grammaire est parfois salvatrice, oui, oui.

Et Pennac, de raconter ses plus beaux moments de professeurs, les pires aussi. Les réussites, les élèves sauvés, les classes - difficiles ou non -, qui peu à peu, se mettent à comprendre la richesse des mots, des textes. Un miracle dans chaque et pour chaque élève qui comprend, des centaines de miracles par classe et par an. Des millions par année. Comprendre, au sens latin, c'est précieux. C'est prendre avec soi quelque chose, un peu de savoir, pour le reste du chemin. Mais il y a aussi les défaites, les échecs de ceux qui sont restés, malgré tout, derrière, en marge. Avec, autour de ces souvenirs d'élèves, la pesanteur de tragédies.

Mais pardon, cet article est déjà trop bavard, les vacances furent trop longues (piaffant Comité de la Cuillère). Disons, pour conclure scolairement - car à chaque discours sa clôture, à chaque rédaction sa fermeture, à chaque dissertation sa conclusion, n'est ce pas? - disons donc que rarement le comité n'aura si peu eu envie de finir un livre, de le refermer, définitivement.

Malgré quelques passages faciles et démagogiques, c'est un précieux. On revit quelque chose, on se souvient. Par lui reviennent des comptines oubliées, des poèmes appris par cœur, des bons souvenirs (les copains, les fous rires, les bonnes notes), des cauchemars enfouis (les bulles, les heures de colle, les moments de honte scolaire). Sauf qu'à l'heure où l'adulte lit ces pages, il est devenu.
A tous les petites et moyens, si vous lisez ce livre, voyez combien vous pouvez. A tous les grands, à tous les parents, lisez ce livre, et repensez la condition du cancre, de l'élève, de l'enfant (du professeur aussi). En cette rentrée de septembre, ils en ont tous besoin.

***

Pour le petit, chacune des années à venir vaut un millénaire ; à ses yeux son futur tout entier dans les quelques jours qui viennent.

Lui parler de l'avenir, c'est lui demander de mesurer l'infini avec un décimètre.

Dans la société où nous vivons, un adolescent installé dans la conviction de sa nullité est une proie.

Pour que la connaissance ait une chance de s'incarner dans le présent d'un cours, il faut cesser d'y brandir le passé comme une honte et l'avenir comme un châtiment.

Une année de scolarité fichue, c'est l'éternité dans un bocal.

Daniel Pennac, Chagrin d'école.

dimanche 13 juin 2010

Carson McCullers, la ballade mélancolique...



La phrase se pose comme un début de sonate. De lents mouvements se mettent en branle, doucement, mais vous n'en savez rien.
Les thèmes s'agglutinent, et chaque mot complète la touche de l'autre. Rien n'est essentiel, et pourtant tout s'entremêle.

Carson McCullers n'aura pas tout perdu de son destin manqué de virtuose. Sa santé fragile détourne son talent du piano à la feuille, de la croche au stylo. La déviation n'est pas si longue. De ses interminables séances de travail, elle garde le courage laborieux, l'envie de tordre et de retordre cent fois la partie, jusqu'à en tirer l'éclat, la résonance. De son amour des sons, elle garde le sens des harmonies et inocule aux mots une couleur phosphorescente, insidieuse. Vous croyez lire. La virtuose écrit comme on compose, maquillant la syncope, déguisant le vibrato. Vous croyez lire, vous résonnez.

Rarement l'histoire aura si peu compté. Vous suivez le rythme, peu ou prou, vous suivez la phrase, entêtante. L'histoire s'ouvre, pour se fermer presque aussitôt. Les nouvelles de Carson ne sont pas des histoires, ce sont des partitions déchirées. Et partout le même thème, partout cette litanie entêtante, déclinée, déployée de tons à tons. Ne résonne que cette même impression : des êtres déformés, écorchés dans un monde qui se dilate, se rétracte en cycle et en écho. La mélancolie berce les lignes. Carson McCullers nous livre ses ballades tristes, ses nouvelles aux reflets de crépuscule. Il y a de l'amour, et quelque chose qui résonne, comme une sonate que l'on achève.

***

La ville même est désolée ; il n'y a guère que la filature, des maisons de deux pièces pour les ouvriers, quelques pêchers, une église avec deux vitraux de couleur, et une grand-rue misérable qui n'a pas cent yards de long. Les fermiers des environs s'y retrouvent chaque samedi pour se voir et parler affaires. Le reste du temps, la ville est triste, solitaire, un endroit loin de tout, en marge du monde.
Carson McCullers, La ballade du café triste, 1951


dimanche 30 mai 2010

Salinger & Holden, quarante-huit heures d'un coeur en cavale




Bien sûr, c'est du Catcher in the Rye alias L'attrape-coeurs dont on parle. Quand Salinger a passé l'arme à gauche en janvier 2010, le comité s'est rajouté son chef d'oeuvre - dixit le monde entier - sur sa longue et infinie liste de lecture. Étant donné que le vieux venait de faire la bringue avec Charon et tout, on l'a mis prioritaire. C'est normal. Certains envoient des fleurs avec les condoléances et tout, nous, ben on s'est dit que c'était pas super original, du coup, on a décidé d'engraisser ceux qui ont hérité des droits d'auteurs - et Dieu sait que le Salinger était méfiant pour lâcher la bride à ses babies-, bref on acheté son bouquin, et c'était même pas de la deuxième main. Ben ouais vu l'oiseau, méfiant, secret, p'tre un peu parano, on s'est dit que ses héritiers étaient forcément des gens sympas - car le vieux les aurait déshérité illico, et plumé et tout, p'tre même qu'il aurait vomi du goudron pour les chahuter avant d'éteindre la loupiotte sur son plumard. Mince c'est dingue ce que ce mot plume est évocateur en argot. Bref, on a trouvé que c'était un bel hommage, et pis de toute façon, fallait bien le lire ce fichu bouquin dont tout le monde parle (dixit tout le monde).

Ah oui, fallait vous dire aussi, pardonnez chers lecteurs, ce langage familier et rustre. C'est jusque que son style est fichtrement bien ficelé au gars Salinger, et, sans penser une seule seconde être aussi bon que le môme JD, y faut dire qu'il se laisse emprunter fastoche, ce style. Sympa quoi.

Bon ceci étant balancé, quarante-huit heures et quelques chapitres passés à se balader avec Holden, dans la peau de l'adolescent qui joue l'adulte, c'est sacrément bizarre. Bicause il se passe plein de trucs, bicause surtout parce que ce môme, pour un raté du système scolaire, il pense pas mal. Un vrai chef. Il pense fort et ça cogite juste. Ça parle de sexe, de livres, de canards, d'échec scolaire, de gant de baseball, de prostitution, ça parle même une fois de suicide. Ce qui est extra en plus de ça, c'est que c'est aussi poilant. Bref, c'est quand même drôle de se dire toutes ces choses quand on est adolescent, bicause on est pas adulte, bicause on est plus gamin. C'est pour ça que l'adolescence a toujours fasciné le gars Salinger.

Miss Teenagetime est souvent bizarre, perturbée, faut croire que c'est parce que sa copine Innocence a déménagé. Faut la comprendre. Ça déprime. Y a encore pas longtemps, y avait ce truc magique, ce temps où l'on passait des heures, fascinés et enthousiastes à jouer avec des billes sur une plaque d'égout... Allez comprendre.
Maintenant c'est finit ça. Miss, ben la voilà qui atterrit dans le monde des adultes un peu barges. Comment ne pas se taper la mélancolie avec tous ces malades. Y a de quoi être désenchanté comme y disent là-bas. C'est vrai qu'on déchante. Tous les gens sont bizarres voire carrément maboules, y en a pas un qui soit un tant soit peu normal, avec un peu de jugeotte, y sont tous vraiment déphasés les gens à New York, à quarante-huit heures de Noël et entre onze heures et six heures du matin. Allez comprendre.

Du coup le môme Holden, il fait son paquet, enfile son paletot, enfonce sa casquette à oreillettes, et pis il dit ciao à l'internat de zinzins. Et on le suit pendant ses quarante-huit heures de vacances, avant de rentrer dans ce monde familial aussi lointain que déboussolant. Il pédale le môme Holden, toujours à réfléchir, à analyser ce monde bancal. Et pour un gamin, un ado, est finaud. Il renifle les abrutis à mille lieues. D'un air flegmatique, il se paie leur trogne. La plupart capte pas, les plus malins lui mettent des marrons. Normal.

Il est un peu artichaut aussi, le môme Holden. Toujours à presque tomber amoureux. Les autres filles, ben elles sont souvent un peu cruches, et pas toujours très belles, mais c'est pas grave. C'est pas leur faute faut dire. Les vraies filles qui font que le cœur bat le tambourin, la chamade et tout, c'est celles qui gardent leur dames sur la dernière ligne du damier et pis qui vous prennent la main en balade, comme ça. Extra. Elles, ce sont des vraies ladies, et on est tout artichaut. Allez comprendre.




The Catcher in the Rye, 1951

dimanche 16 mai 2010

Relire Eureka Street (article de propagande littéraire)




Belfast, années sombres.

La mosaïque est d'un camaïeu obscur. De la grisaille, de la misère, des quotidiens démembrés, des vies insipides. Des bombes, des attentats. Des actions terroristes, des groupes paramilitaires catholiques d'un côté, leurs jumeaux protestants de l'autre, l'IRA, l'UVF. Des cathos qui veulent buter des protestants car des protestants veulent buter des catholiques parce que des catholiques veul... Bref. Ça c'est l'histoire. Et puis à côté, un peu oubliée, il y a la vie, dans Belfast.

Justement, voilà un catho et un protestant. Jake et Chuckie. Mais eux, plutôt que d'éclater des rotules chez ceux d'en face, ils préfèrent écluser des pintes, voir des potes, trouver l'amour. On est d'accord, ça peu sembler fadasse. Jake aurait dit insipide. Des personnages qui cherchent à vivre une vie bien banale dans un ville pas banale, ça fait une histoire qu'on qualifiera de tout, sauf de banale. Chuckie serait allé au pub plutôt que de lire cet article bizarre (il serait même déjà dans le pub).

Reprenons. Il y a des potes. Des pubs (ouf). Des histoires, des blagues. Des cicatrices amoureuses. Débats surréalistes pour un quotidien ridicule à noyer au Crown (si t'es protestant). Des puzzles existentiels pour mélopées sur l'existence (oui l'existence). Des personnages qui valsent tous azimuts (mentalement/physiquement), et une histoire de mille histoires (c'est le livre ça). Et presque pas de cette sale et lourde Histoire qui gonfle et pourrit Belfast. Presque pas. On est à Belfast. On n'y échappe pas (c'est la réalité ça).

Joyce a laissé ces Gens de Dublin (tu le liras bientôt cher lecteur). Robert McLiam Wilson a balancé Eureka Street dans la mare de la littérature moderne (à draguer).
C'est un de ces romans qui agace par leur perfection trop brillante (un peu comme le Ken de Barbie). Un de ces coups de semonce magistral qui vous laisse bouche bée, la panse travaillée par le rire, la tête retournée par l'étonnement. Car sur la mosaïque, un vernis incroyable (pas la Gomina de Ken). Le style est plein de panache, d'audace, gorgé au vitriol (attention au mélange). Un livre miné par le bon mot, ce sens de la formule renversant qui réunit l'esprit irlandais et le flegme british. Ca grince sur Belfast. (ça pète aussi)

NB1: laisser le lecteur un peu pantois: pas de misérabilisme, pas de lourdeurs narratives tout-ce-que-vous-ne-savez-pas-sur-belfast-et-son-histoire-sanglante, pas d'envolées jugements-politico-historiques-avec-partis-pris-bien-lourdingues. Construction narrative proche de la perfection (Ken), élaboration de dialogues dignes d'un orfèvre (Dostoievski, sors de ce corps), et un chapitre magistral, le 11e. (Tu achèteras ce livre cher lecteur)


La mosaïque est un puzzle muet, qui prend vie sous vos yeux, vous qui vivez à mille lieues de Belfast. Vous passez d'un pan de la ville à l'autre. Vous suivez les murs de séparations physiques ou symboliques (toujours lugubres) qui labyrinthisent la ville. Vous regardez d'un oeil vide les façades bariolées par la haine des deux camps (...). Et puis vous trouvez volontiers refuge chez ces personnages aux vies bizarres (Jake et Chuckie, toi, Ken tu sors), secouées, bousculées par ces questions qui pourrissent tout un chacun (Toutes les histoires sont des histoires d'amour). On exulte. C'est drôle, c'est tendre, c'est intelligent. Ça vous donne des envies de comprendre, ca vous donne des envies de Belfast à vous refaire la façade abdominale en 20 chapitres (conséquence positive d'un rire prolongé sur 400 pages). Prescription gratuite (disponible chez tous les bons/vrais libraires, dans la limite des stocks disponibles).

Eureka Street
est un hymne magnifique aux habitants des quartiers populaires de Belfast. On découvre Belfast, on parle Belfast, on rit. Car un jour c'est sûr, on va relire Eureka Street...





(même Ken)








lundi 26 avril 2010

Richard Wright, Morceaux Choisis : Enfance, Racisme...



Richard Wright, Black Boy, chapitre I, 1945

Enfance


Chaque événement parlait un langage occulte et chaque minute de vie intense révélait lentement sa signification cachée. [...]

Il y avait le ravissement de voir de longues rangées droites de légumes rouges et verts s'étendre au soleil jusqu'à l'horizon lumineux.
Il y avait le baiser léger et frais de la sensualité quand la rosée matinale effleurait mes jours et mes mollets dans mes courses à travers les sentiers verts du jardin mouillé.
Il y avait le vague sens de l'infini lorsque je contemplais les eaux jaunes et endormies du Mississippi, du haut des escarpements verdoyants du Natchez.
Il y avait les échos nostalgiques que je percevais dans les cris des bandes d'oies sauvages volant vers le sud à travers l'âpre du ciel d'automne.
Il y avait la mélancolie harcelante de l'odeur âcre et forte de la fumée du bois d'hickory.
Il y avait le désir lancinant et irrésistible d'imiter l'orgueil puéril des moineaux qui se pavanaient et se trémoussaient dans la poussière rouge des routes campagnardes.
Il y avait la soif d'identification que dégageait en moi la vue d'une fourmi solitaire se hâtant avec son fardeau vers un but mystérieux.
Il y avait le dédain qui m'envahissait lorsque, torturant une délicate écrevisse d'un rose bleuâtre, je la voyais se pelotonner craintivement dans la vase sous une boîte de conserve rouillée.
Il y avait la splendeur douloureuses des masses incandescentes de nuages pourpre et or qu'enflammait un soleil invisible.
[...]
Il y avait la sensation de mort sans mourir que j'éprouvais en regardant un poulet sauter aveuglément après que mon père lui eut arraché le cou d'une rapide torsion du poignet.
Il y avait la bonne blague que j'estimais que Dieu avait faite aux chiens et aux chats en les forçant à laper leur lait à petits coups de langue.
Il y avait la soif que je ressentais en regardant couler lentement le jus clair et doux de la canne à sucre sous le pilon.
[...]
Il y avait la stupéfaction muette de voir un goret percé jusqu'au cœur, plongé dans l'eau bouillante, gratté, fendu, étripé et suspendu, tout sanglant et la gueule béante.
Il y avait mon amour pour la royauté muette des grands chênes moussus.
[...]
Il y avait la salive qui se formait dans ma bouche chaque fois que je sentais l'odeur de la poussière d'argile battue par la pluie fraîche.
Il y avait la notion brumeuse de la faim quand je respirais le parfum de l'herbe saignante, fraichement coupée.
Et il y avait aussi la lente terreur qui s'infiltrait dans mes sens quand de vastes brouillards d'or émanaient des cieux lourds d'étoiles et baignaient la terre pendant les nuits silencieuses.

***
Richard Wright, Black Boy, chapitre V, 1945

Racisme

"Tu sais, mon petit gars, fit-il, ça me fait plaisir de te voir gagner un peu d'argent.
- Vous êtes bien aimable monsieur, dis-je
- Mais, dis-moi, qui t'a dit de vendre ces journaux? demanda-t-il.
- Personne.
- D'où les reçois-tu?
- De Chicago.
- Tu les as déjà lus?
- Pour sûr, je lis les histoires dans le supplément illustré. Expliquai-je, mais jamais ce qu'il y a dans le journal."
Il resta un moment silencieux.
"Est-ce un Blanc qui t'a demandé de vendre ces journaux?
- Non, m'sieur, répondis-je, intrigué. Pourquoi me demandez-vous ça?
- Ta famille sait que tu vends ces journaux?
- Oui, m'sieur. Mais pourquoi, qu'est ce qu'il y a de mal?
- Comment as-tu su où t'adresser pour te les faire envoyer? reprit-il, sans se soucier de ma question.
- J'ai un copain qui les vend. C'est lui qui m'a donné l'adresse.
- Et c'est un Blanc, ton copain?
- Non, m'sieur, il est noir. Mais pourquoi me demandez-vous tout ça?"
Il ne répondit pas. Il était assis sur les marches devant sa porte d'entrée. Il se leva lentement.
Qu'est-ce qui n'allait pas, encore? Les journaux étaient très bien, du moins, c'est ce qu'il me semblait. J'attendais, ennuyé, impatient de finir ma tournée pour avoir le temps de rentrer me coucher et de lire la suite d'une passionnante histoire de meurtre. L'homme revint avec un numéro du journal soigneusement plié. Il me le passa.
"Tu as vu ça? demanda-t-il en désignant une caricature aux couleurs criardes.
- Non, m'sieur, répondis-je. Je ne lis pas le journal, je ne lis que le supplément.
- Eh bien, regarde ça. Prends ton temps et dis-moi ce que tu en penses", fit-il.

C'était le numéro de la semaine écoulée; la caricature représentait un énorme Nègre, au visage gras et luisant de sueur, aux lèvres épaisses, au nez épaté, aux dents en or, assis dans un fauteuil tournant devant un immense bureau magnifiquement astiqué. Confortablement installé dans son fauteuil, il avait posé sur le bureau ses pieds chaussés de souliers d'un jaune éclatant. Ses lèvres épaisses hébergeaient un gros cigare noir terminé par un bon pouce de cendres.

Sur la cravate à pois rouges, une extravagante épingle en fer à cheval étincelait de tous ses feux. L'homme portait des bretelles rouges, sa chemise était de soir rayée, et d'énormes bagues de diamants ornaient ses gros doigts noirs. Une chaîne d'or ceignait son ventre et de son gousset pendait une patte de lapin porte-bonheur. Par terre, à côté du bureau, se trouvait un crachoir débordant de mucosités. Accrochée au mur, une pancarte clamait:

LA MAISON BLANCHE

Sous la pancarte se trouvait le portrait d'Abraham Lincoln, les traits déformés pour le faire ressembler à un gangster. Mes yeux se portèrent sur le haut du dessin et je lus:

LE SEUL RÊVE DU NÈGRE EST DE DEVENIR PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS ET DE COUCHER AVEC DES BLANCHES! AMÉRICAINS, PERMETTREZ-VOS CE SACRILÈGE DANS NOTRE PAYS?
ORGANISONS-NOUS ET SAUVONS LA FEMME BLANCHE DE LA DÉGRADATION!



Richard Wright, Black Boy, naissance de la conscience Noire Américaine



Certains textes apparaissent et se posent dans le paysage de la littérature comme aucun autre avant eux ne l'a fait. Ils sont en eux-mêmes quelque chose d'anormal, quelque chose qui ne se faisait pas, quelque chose qui n'aurait pas dû être. Ils ouvrent la voie, leur existence est un défi. C'est en cela qu'ils comptent.

Né en 1908, Richard Wright n'est rien de moins qu'un enfant Noir Américain dans le Sud ségrégationniste et raciste. Richard Wright n'est pas l'écrivain qui vous donnera envie d'apprendre par cœur certains de ses passages. La portée purement littéraire de son texte est secondaire. Sa littérature est ailleurs. L'essentiel n'est pas tant dans ses mots que dans ce que leur émission représente. L'essentiel est dans le témoignage. Il grave là où rien n'était. Il dit ce qu'aucun raconte. Il est le premier Noir Américain à dire la condition Noire.


1945, Black Boy. Des mots donnent vie à cette Histoire détestable, si éloignée de nous, reléguée au manuel scolaire, aux devoirs d'écoliers. Il raconte un quotidien. Il pointe du doigt des fantômes nauséabonds. Ceux qui caressent encore nos sociétés.

Il y a d'abord la faim, intérieure, constante, une habitude.
Puis la violence.
Celle d'un milieu et d'une condition sociale interdite. Contre le Noir tout est permis, puisque le Noir n'est rien. Lui même s'estime trop peu. Le Blanc l'a brisé. D'abord donc, la violence familiale, crue, récurrente. Comme une leçon de vie qu'on inculque à la peau en prévision d'un lynchage forcément destiné. Et l'autre violence ensuite, la violence blanche. En filigrane, et puis omniprésente à mesure que l'enfant grandit. La violence comme partie inhérente de la vie ségréguée, battue, saignée, injuriée, meurtrie.

Richard Wright raconte. Un enfant en décalage avec le monde, en désaccord avec les règles tacites et acceptées par tous. Un enfant dans l'incompréhension et inadapté à sa condition, rétif à la programmation, questionnant la soumission, l'obéissance, les racines du racisme et de la haine. Le miroir est promené le long du chemin. L'injustice économique et sociale, l'oppression spirituelle, morale.
Richard Wright raconte. Des interrogations partout. Il décortique les mécanismes sociaux, les codes, les lois, les vermines qui rongent la culture noire elle-même. Une culture de paradoxes. Et entre deux une poésie de l'enfance comme un filet discret. Une envie de connaissance, l'école et le savoir comme combat. Une vie avec des mots, sans les définitions. Une curiosité vivace, profonde, existentielle. Une envie de comprendre.
Richard Wright raconte. Et la couleur de la peau comme une malédiction à conjurer.

***


Black Boy, 1945, première partie autobiographique d'une enfance dans le Sud ségrégationniste et raciste
Une Faim d'égalité, 1975, tableau sans indulgence des années 30, du quotidien d'un Noir dans une Amérique décimée par la crise économique de 1929, des idéaux politiques, l'écriture comme cri, la littérature comme chemin.



dimanche 25 avril 2010

Lire Dostoïevski et valser avec la folie

Après "vous être fait un petit russe" (un romancier j'entends), vous êtes tentés de vous dire que la fois d'après y ressemblera un petit peu. Aussi, après ce bougre de Tolstoï qui, avec son romanesque appétissant et grandiose, a martelé sur votre esprit comme sur une enclume ses théories décortiquant l'Histoire et ses illusions - que dis-je, ses mensonges! - historiographiques (quoi! vous l'avez manqué cet article! mais pas de panique, c'est ici, et pour en lire un bout, c'est là), vous pensez naïvement que Dostoïevski aura le même goût.

C'est là que commence votre première erreur. Primo, vous troquerez le discours direct sur l'Histoire par le discours indirect sur la psychologie humaine, et ce, au truchement du romanesque. Ça semble compliqué dit comme ça, mais c'est seulement parce que c'est dit comme ça. Secondo, l'auteur y est un bras moins présent (pas un peu, non, un bras). Place est faite aux caractères. Notez bien qu'on ne parle pas de personnages, mais bien de caractères. Et c'est la que commence la deuxième et la plus grave de vos erreurs.

Oui la plus grave. Car vous pensez ne lire qu'un roman (un truc un peu classique qu'on met dans son sac pour faire passer le temps...), avec une histoire, des personnages. Non ! Ce qui commence, c'est en fait l'autopsie lente et précise d'un caractère en constante mutation, et un peu contagieux.

Prenez un caractère au hasard, secouez-le dans tous les sens, agitez ses nerfs, mettez-y tout à souhait un environnement oppressant et détestable, un esprit instable et bouillant, de la mégalomanie, un désordre bilieux, une tempête nerveuse. Rajoutez de la misanthropie comme théorie spirituelle, une cruauté morale de façade, et, en contradiction, un humanisme circonstanciel. Bridez un peu la raison, et ficelez le tout avec une prose analytique, méandreuse et précise. Ça y est vous y êtes, vous lisez Dostoïevski.

Le style est tout à la fois flamboyant et cruel : dans le panache comme dans l'horreur, il ne vous épargnera en rien. Vous marcherez dans St Pétersbourg criblé par le doute, le malaise et l'hallucination. Vous errerez des jardins de Youssoupov au boulevard Neski. Vous vous échouerez las sur les quais de la Neva. Sur la place Sennaïa, la foule vous emportera dans un délire d'effluves pestilentielles. Les prostitués en carte, les enfants miséreux, les soûlards à sec, les orphelins en loques, les étudiants sans sou, les usurières infâmes, les saltimbanques chantants, les propriétaires de taudis, les bourgeois libidineux, tout valsera autour de vous, tant et si bien que, pris par le mal, vous frôlerez Dame Folie, ivre de misère et secoué par une envie de crime.

***

Ce qui est bien quand vous aurez refermé Crime et Châtiment, c'est que, très vite, comme un malade s'inquiète du nom de son mal, vous chercherez fiévreux la définition précise du mot monomanie, vous lirez alors:

Monomanie: issu de manie, du grec ancien μανία / maníā signifiant « folie, démence, état de fureur ». C'est une maladie mentale appartenant comme la dépression aux troubles de l'humeur. C'est un trouble mental dans lequel une seule idée semble absorber toutes les facultés de l’intelligence. Il constitue etc etc...

Et votre obsession de vous secouer dans tous les sens, d'agiter les nerfs, votre caractère. Vite, achevez de lire, et refermez ce livre!


Dostoïevski, Crime et châtiment, 1866

Peinture: Théodore Géricault, Etude de pieds et de mains

dimanche 11 avril 2010

Petit précis de poésie ordinaire


***

Les poètes ont épuisé de bien nombreux sujets.

L'amour y est passé et repassé. En veux-tu? Vlan! En voilà, en pages et en volumes!
Les sensations? Elles aussi! dans tous les sens.
Que dire...

Il fallait à nos cervelles avides et endurcies de nouvelles choses, des espaces plus inconnus, des thèmes plus audacieux, plus originaux, encore inexplorés (?)...

Comment dire... prendre du culot pour du nouveau? mais le culot/nouveau contemporain n'est plus dans une forme, dans une destruction d'alexandrins ou dans l'écartèlement des hémistiches. Il n'est plus dans l'écriture sous la voûte envoûtante et moirée d'artificiels paradis. Non, le culot/le nouveau n'est peut-être plus si important.

Prenons le parti de la beauté dans l'ordinaire.

Pas facile. Pas si simple. Essayez de faire de la poésie avec du vulgaire, du banal, du quotidien. Prenez les mots les plus prosaïques, mettez-les côte à côte, ça ne donne souvent rien de bien palpitant... Changez un peu l'ordonnance de toute cette bouillabaisse... Bof, vous restez sceptiques... Que faire de l'objet le plus trivial, de l'idée la plus anodine...

Et pourtant, diantre! Il existe bien ce petit rien qui parfois vous surprend, cette situation qui soudain vous bouleverse. Un petit chose passe, vous ne savez pas pourquoi. Et pourtant vous êtes marqués. Si vous osiez écrire, vous tenteriez de craquer le code, et d'engraver, histoire de garder la trace à défaut de l'effet. Et paresseux, incapable, ou insatisfait, vous renoncez. Il vaut mieux laisser aux poètes la poésie des petites choses. Qu'ils gribouillent, pour nous la poésie de l'ordinaire...


***
Le cageot

A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.


Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.


A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques - sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

Francis Ponge, Le Parti pris des choses, 1942


***
Le papillon

Lorsque le sucre élaboré dans les tiges surgit au fond des fleurs, comme des tasses mal lavées, - un grand effort se produit par terre d'où les papillons tout à coup prennent leur vol.

Mais comme chaque chenille eut la tête aveuglée et laissée noire, et le torse amaigri par la véritable explosion d'où les ailes symétriques flambèrent,

Dès lors le papillon erratique ne se pose plus qu'au hasard de sa course, ou tout comme.

Allumette volante, sa flamme n'est pas contagieuse. Et d'ailleurs, il arrive trop tard et ne peut que constater les fleurs écloses. N'importe : se conduisant en lampiste, il vérifie la provision d'huile de chacune. Il pose au sommet des fleurs la guenille atrophiée qu'il emporte et venge ainsi sa longue humiliation amorphe de chenille au pied des tiges.

Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire, il vagabonde au jardin.

Francis Ponge, Le Parti pris des choses, 1942

***
Le croissant du trottoir

On s'est réveillé le premier. Avec une prudence de guetteur indien on s'est habillé, faufilé de pièce en pièce. On a ouvert et refermé la porte de l'entrée avec une méticulosité d'horloger. Voilà. On est dehors, dans le bleu du matin ourlé de rose : un mariage de mauvais goût s'il n'y avait le froid pour tout purifier. On souffle un nuage de fumée à chaque expiration : on existe, libre et léger sur le trottoir du petit matin. Tant mieux si la boulangerie est un peu loin. Kerouac mains dans les poches, on a tout devancé : chaque pas est une fête. On se surprend à marcher sur le bord du trottoir comme on faisait enfant, comme si c'était la marge qui comptait, le bord des choses. C'est du temps pur, cette maraude que l'on chipe au jour quand tous les autres dorment.
Presque tous. Là-bas il faut bien sûr la lumière chaude de la boulangerie - c'est du néon, en fait, mais l'idée de chaleur lui donne un reflet d'ambre. Il faut ce qu'il faut de buée sur la vitre quand on s'approche, et l'enjouement de ce bonjour que la boulangère réserve aux seuls premiers clients - complicité de l'aube.
- Cinq croissants, une baguette moulée pas trop cuite!
Le boulanger en maillot de corps fariné se montre au fond de la boutique, et vous salue comme on salue les braves à l'heure du combat.
On se retrouve dans la rue. On le sent bien : la marche du retour ne sera pas la même. Le trottoir est moins libre, un peu embourgeoisé par cette baguette coincée sous le coude, par ce paquet de croissants tenu de l'autre main. Mais on prend un croissant dans le sac. La pâte est tiède, presque molle. Cette petite gourmandise dans le froid, tout en marchand, c'est comme si le matin d'hiver se faisait croissant de l'intérieur, comme si l'on devenait soi-même four, maison, refuge. On avance plus doucement, tout imprégné de blond pour traverser le bleu, le gris, le rose qui s'éteint. Le jour commence, et le meilleur est déjà pris.

Philippe Delerm, La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, 1997

jeudi 25 mars 2010

Tolstoi, de l'Histoire...




Quand on se dit qu'un jour c'est sûr, on lira Tolstoï, on est à la fois très optimiste et complètement ignorant.

Un peu comme pour sa première dissertation, le sujet à l'air très intéressant sur le papier, on est très très motivé (c'est bien parce que c'est la première), et on espère très fort qu'on arrivera à en voir le bout.
L
'œuvre de Tolstoï, et disons le franchement, Guerre&Paix, est un des plus grands défis d'endurance lancé par l'écrivain à son lecteur... Et disons-le ici encore franchement, défi d'autant plus difficile pour nous autres, lecteurs de l'ère digitale, qui zappons et butinons quelques lignes de-ci de-là, avant de cliquer vers d'autres horizons.

Quelques milliers de pages, des verstes et des verstes à parcourir avec les personnages, un panorama de la Russie des villes et de celle des champs de bataille. Et l'Europe, grande, vaste, ensanglantée... A mi tome, soyons honnêtes, on se dit "heureusement, les écrivains ont inventé les ellipses!"

Pardon, non pas pour l'ellipse, mais pour notre digression. Car ce qui pousse notre petit lecteur impatient et piaffant à s'accrocher, c'est que la grande et mouvante fresque de l'Histoire s'est tissée du plus souple fil romanesque, édifiant une hydre comme jamais un écrivain jusqu'alors ne l'avait conçue.

Le regard planant de l'auteur embrasse la terre européenne bouleversée, les champs ravagés, les paysans et les serfs au bord de la famine. Au dessus, l'horizon large, les coups de canons, et tout à coup, un silence, un rire, ça y est, vous voici introduit dans la chaleur d'un salon pétersbourgeois. Vous entendez les soies siffler sur les tapis, les murmures d'une conversation chuchotée près des rideaux de Saxe, et vous êtes là, assis dans le canapé à côté d'un général à écouter raisonner Boris l'idéaliste, ou le Prince André, l'homme blessé.
Comme une gouttelette glissant indolemment sur un carreau, vous vous faîtes promener indifféremment entre les batailles moissonnant les hommes, un bal aux mille mazurkas, une chasse au loup dans la taïga, un perron enneigé où deux adolescents se promettent un futur.

C'est cette indifférence entre les situations qui saisit. Rien ne compte. Tout est équivalent, sur le même plan, car chaque plan est à la fois inutile et important en soi. Inutile car équivalent à tous les autres, et primordial car important pour tel ou tel personnage. Qui peut dès lors juger de l'importance des choses... Aussi passez-vous par dessus les cadavres, comme à vous traverserez un groupe animé par une conversation mondaine. Et d'une idylle ou d'un assaut, vous passez, sans crier gare, à un paragraphe anti-romanesque où le romancier suspend la fiction, enfile l'histoire et tricote sa phénoménologie factuelle. Pourquoi les choses se sont-elles passées comme ça? Pourquoi l'Histoire a-t-elle été écrite (fantasmée) comme ça?

L'histoire de l'Histoire et des milles histoires qui ont fleuries dans cette période de guerres impériales, de coalitions, tel est le vaste programme. Avec de nombreux pans narratifs et autant de pendants méditatifs, philosophiques, Tolstoï nous interroge et nous met en garde. Que savons nous de ces mots, grandiloquents et clinquants, que sont"Histoire, Dieu, Héroïsme, Hasard, Destin, Stratégie"...
L'homme est un fat imbécile avide de majuscules, l'esprit rendu étroit par sa finitude humaine. En ce temps où des millions d'hommes sont passés d'ouest en est pour en égorger d'autres (et vice versa) qu'est-ce donc que cette image mensongère du héros, du stratège, du sauveur politique et patriotique? Pourquoi loue-t-on et admire-t-on le "génie" d'untel quand on jette l'opprobre à tel autre? Le talent, l'audace, l'opportunisme existent, mais bien peu nombreux sont ceux qui en sont dotés. Par contre, tous ces héros, ces grands stratégies, ces politiques, ces généraux, tous autant qu'ils sont, existent non pas de par leur propres actes, mais de par l'aboutissement de mille actes engendrés par d'autres. L'homme est le jouet non d'un fatum, ou d'un hasard - mots inventés pour englober dans un signifié concevable, intellectuellement étroit, "appréhensible", l'incommensurable infini des coïncidences et des enchainement de situations, de carrefours et de possibles -, mais d'actes, de pensées, de décisions, pris par des milliers d'individus reliés eux-mêmes entre eux par plusieurs degrés de distance. Et ces gens, pris eux-mêmes dans le champs de mille possibles, de dépendre eux aussi de mille autres. Et ce schéma de se décliner à l'infini...

Tel est le cœur du message tolstoien: prenez votre compas le plus large pour tenter, sinon de prendre la mesure des choses, du moins de les appréhender.

Les personnages - ces individus - ne sont rien. Ils vivent, parlent, pensent, gesticulent, influencés par mille circonstances, ils actent, puis disparaissent.

Et reste cette impression terrible du temps qui passe, glisse et emporte. Laissant sur le côté des pantins désarticulés, lâchés là à un bout de leur propre histoire. Seul le temps qui passe est le fidèle phénomène de l'Histoire, cette Histoire telle que croient l'écrire les histoires des historiens.


dimanche 21 mars 2010

Ecrire


La solitude de l'écriture c'est une solitude sans quoi l'écrit ne se produit pas, ou s'il s'émiette exsangue de chercher quoi écrire encore. Perd son sang, il n'est plus reconnu par l'auteur.
...

Il faut toujours une séparation d'avec les autres gens autour de la personne qui écrit les livres. C'est une solitude. C'est la solitude de l'auteur, celle de l'écrit. Pour débuter la chose, on se demande ce que c'était ce silence autour de soi. Et pratiquement à chaque pas que l'on fait dans une maison et à toutes les heures de la journée, dans toutes les lumières, qu'elles soient du dehors ou des lampes allumées dans le jour. Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable de l'écrit.
...

C'est curieux un écrivain. C'est une contradiction et aussi un non-sens. Écrire c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit. C'est reposant un écrivain, souvent, ça écoute beaucoup. Ça ne parle pas beaucoup parce que c'est impossible de parler à quelqu'un d'un livre qu'on a écrit et surtout d'un livre qu'on est en train d'écrire. C'est impossible. C'est à l'opposé du cinéma, à l'opposé du théâtre, et autres spectacles. C'est à l'opposé de toutes les lectures. C'est le plus difficile de tout. C'est le pire. Parce qu'un livre, c'est l'inconnu, c'est la nuit, c'est clos, c'est ça. C'est le livre qui avance, qui grandit, qui avance dans les direction qu'on croyait avoir explorées, qui avance vers sa propre destinée et celle de son auteur, alors anéanti par sa publication: sa séparation d'avec lui, le livre rêvé, comme l'enfant dernier-né, toujours le plus aimé.

Un livre ouvert c'est aussi la nuit.

Je ne sais pas pourquoi, ces mots que je viens de dire me font pleurer.



Marguerite Duras


Extraits du recueil Écrire, 1993

dimanche 14 mars 2010

La Bruyère ou le "roman" moraliste


La Bruyère nous a légué dans ses Caractères une œuvre à la fois singulière et forte, renouvelant le genre, et lui donnant une vigueur de ton et de forme encore jamais vue...
Loin de la sécheresse de Bossuet et des prédications religieuses, il insuffla dans ses "remarques", tantôt déguisées en pensées, tantôt en maximes ou en adages, la forme parfaite : à la fois agréable pour la lecture mondaine, à la fois utile pour la réflexion privée dans le calme des alcôves, des boudoirs et des cabinets.

Mais que retenir de La Bruyère à notre époque?
A l'heure où les mondanités se sont plus "de Cour", à l'heure des salons disparus, ont été oubliés les lectures brillantes, les propos piquants, les mots d'esprits... A l'heure où les consciences privées sont à mille lieues des considérations morales, sociales, philosophiques (divertissement notre amour...)... A l'heure où les frontières de l'intime et de la publicité de nos caractères se sont diluées jusqu'à la disparition... que faire de ce livre inutile?

Que faire de notre cher La Bruyère?

Prenons le parti de le lire...comme un roman...

Passionnant roman anthropologique et social, scrutateur de mœurs et d'intrigues, d'esprits vaniteux, de mots brillants, de conditions pompeuses où le privilège crée le ridicule par inadvertance et la stupidité par fatuité.
Aventureux roman d'initiation, où l'initié que nous sommes s'engage à suivre sans ciller la voix du protagoniste-héros : la pensée de ce narrateur au combien perspicace et affûté, tantôt drôle, tantôt sage, toujours lucide...

Voyons ces remarques comme des petites histoires d'un instant, des éclairs de discernement, transposables à souhait, et ô combien piquantes : vues d'aujourd'hui, pour aujourd'hui.

On y devine les pourtours d'un monde révolu et brillant dans les âges: ici La Bruyère n'a rien de moins que tracé la voie à Saint Simon.
De la vanité de ces personnages de cour à la vanité de notre individualité moderne, rien ne manque. Et la langue de La Bruyère peu à peu de se transformer et de nous parler, à nous, de nous. Le roman moraliste n'est plus alors si lointain, et la remarque maxime, en retrouvant de sa force, trouve en nous son écho.

On constatera certes de grands changements entre le monde de La Bruyère et le nôtre; on constatera aussi de grands parallèles .

De la vanité, rien ne change, sinon qu'elle s'est peut-être étendue, quittant une classe pour contaminer une plus vaste société. Des femmes, La Bruyère, oscillant entre misogynie (d'époque) et franche admiration*, verrait aujourd'hui que les ridicules des précieuses n'ont que peu faibli, et que seuls ont disparu les confesseurs.

Mais de la brillance des esprits éclairés, du cœur, de la vertu, du courage, du jugement, des esprits forts, bien peu a perduré... Roman historique de la beauté des choses révolues.

Et de la grandeur de certaines œuvres de rester à jamais contemporaines.

***

Pardonnez, chers lecteurs, cet arbitraire florilège. Dans l'espoir qu'il vous inspire à lire ce "roman" de tous les temps...


Des femmes
1- Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d’une femme: leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu’elles plaisent aux hommes: mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l’aversion et l’antipathie.

* 13- Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux, l'on trouve en elle tout le mérites de deux sexes.


34- Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon est un maçon; pour quelques autres plus retirées, un maçon est un homme, un jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint.

58- Un homme est plus fidèle au secret d’autrui qu’au sien propre; une femme au contraire garde mieux son secret que celui d’autrui.

64- Un homme qui serait en peine de connaître s’il change, s’il commence à vieillir, peut consulter les yeux d’une jeune femme qu’il aborde, et le ton dont elle lui parle: il apprendra ce qu’il craint de savoir. Rude école.


69- Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu’il n’en ait pas ailleurs un véritable.

Du Coeur
3- L'amour naît brusquement, sans autre réflexion, par tempérament ou par faiblesse : un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié au contraire se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bonté de coeur, d'attachement, de services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main !

34- Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est borné, et que le coeur a ses limites. C'est faiblesse que d'aimer ; c'est souvent une autre faiblesse que de guérir. On guérit comme on se console : on n'a pas dans le coeur de quoi toujours pleurer et toujours aimer.

De la société et de la conversation
6- L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules expressions, par la nouveauté, et j'ose dire par l'impropriété des termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre, et qui devient enfin leur idiome naturel ; ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués ; mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont ; et ce qui est pire, on en souffre.


18- C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence.


Et le comité de la Cuillère de penser qu'il est grand temps de se taire....




Article Wikipedia

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mercredi 24 février 2010

La Route ou l'apocalypse de l'âme humaine


Taillée dans un nid de tempêtes, La route de McCarthy est sûrement née par un jour de grand vent.

Quand le ciel reste obscur et que l'on marche dans la rue, plié en deux, encapuchonné, prêt à se réfugier n'importe où, guettant le moindre brise-vent ou l'abri le plus proche. Vous riez dans le vent, c'est tellement drôle d'être "à contre-vent", de ne plus savoir comment avancer, faire marcher ses pieds. On est tellement loin de "l'homme" et du "petit". On n'a pas l'estomac démoli par la faim, le corps rongé par le froid, et l'esprit au bord du désespoir.

L'histoire, le comité ne vous en dira guère plus que ceci : imaginez le Radeau de la Méduse, faites-en un livre, ajoutez-y un enfant et une nuée de cauchemars vivants autour de vous.
Alors seulement peut-être, vous vous approcherez de "La route". Et notez ceci : avant de partir, Dieu et Satan ont fermé boutique, emportant le Bon, le Bien, le Juste et le Mal dans leur dernier baluchon. Voilà le tableau, rapidement brossé, de ce à quoi il faut vous attendre.

Au fil des pages, vous vous enfoncerez dans l'odyssée des deux derniers hommes errant sur une terre qui n'est plus, mais sur laquelle il faut survivre, allez savoir pourquoi.
D'un côté, l'homme, dernier de son espèce, qui veut dessiner sa dernière illusion avant de s'éteindre. Alors il esquisse. Il s'agit de laisser sur terre le dernier "gardien du feu", le dernier vestige de ce qui s'appelait avant l'humanité. Et l'homme qui s'illusionne et raconte des histoires pour faire passer les cauchemars. De l'autre côté, il y a l'enfant. Prophète lucide, presque muet, mais qui possède les dernières clés de la parole, de la mémoire, de la culture. Deux derniers hommes dans un monde de ténèbres éternels.

Le style de McCarthy vous arrachera les yeux. Les landes de mort envahissent les phrases, taillées dans des restes de tôles rouillées. Les mots sont précis et se suivent par deux ou trois, claudiquants et farouches comme les personnages. Perdus dans de petits paragraphes secs. Poèmes en prose de mort et de la faim. Partout des phrases pleines de cendre, sans bavardage, bouleversantes d'aridité. Et les quelques mots échangés entre les "personnages". Sans jamais vouloir s'appeler dialogue, ils ressemblent aux derniers galimatias d'une humanité qui oublie la parole, mais la célèbre une dernière fois, avant de la voir s'éteindre à jamais. Pas de bavardage. Pas de longs échanges. Toujours ces kilomètres qui s'enchaînent sur des routes de cauchemars et de mirages. On avance dans le livre comme ils avancent vers le sud, sans trop savoir pourquoi, mais parce qu'il le faut. Car l'apocalypse est une "révélation", l'auteur, en sondant les recoins de l'âme humaine, nous fait vivre dans ses mots les derniers jours du monde. Et l'homme, l'insoutenable cruauté de l'homme. Certaines scènes, décrites avec ces phrases qui coulent, avancent, rapides, trottantes, vous soulèvent le coeur, vous retourneront la tête. Et vous y croirez, car vous saurez que c'est possible. Ecrites simplement, vous y verrez le visage odieux de la dernière humanité qui s'écorche, se dévore et se consume. Des créatures pour qui les histoires, les mots, les valeurs ne sont plus rien, pas même de rupestres peintures. Le monde les a balayés, et n'a laissé partout que de la cendre.

Oeuvre d'un nouveau millénaire, avec ses peurs, ses angoisses, la projection de la fin, La Route, loin des Anciens, des mondes bucoliques, des rêves de cocagne, nous promet une fin sans Dieu, sans paradis et sans enfer, car plus rien n'existe, sinon la cendre, la pluie, le froid. McCarthy, sûr de sa vision, nous offre le paysage d'un monde, à venir.

La fin vous étreint, vous noue le ventre, vous serre la gorge. Il n'y a rien qu'on ne pressente déjà, dès les premiers mots, rien qu'on ne prévoie depuis la première page. Mais on a l'impression en fermant le livre de perdre sa propre histoire, sa propre fin, son propre monde, son propre père, sa propre vie. Le sanglot monte ciller vos paupières, car vous perdez un monde qui pourra bientôt devenir le vôtre.